Corps diplomatique

Corps diplomatique

Mener une expérience de pensée, en physique ou en philosophie analytique, c’est tenter de résoudre un problème avec la seule puissance de l’imagination, au prix de contorsions logiques étranges. Corps diplomatique est la réalisation au plateau de ce qui n’aurait probablement dû être qu’une expérience de pensée, qu’on pourrait formuler ainsi : que se passerait-il si on laissait dériver une troupe à bord d’une station spatiale pendant des dizaines de milliers d’années, avec pour mission de se reproduire, d’écrire, de répéter et de jouer un spectacle ad vitam aeternam ?

Quelle physionomie aurait un spectacle conçu pour être vu par -littéralement- tout l’univers ? N’y aura t-il pas assez rapidement quelque chose de pourri dans le royaume ?

Un journaliste local a fait le déplacement pour assister au départ du Corps Diplomatique, un groupe d’astronautes amateurs qui s’apprête à dériver dans l’espace pour écrire du théâtre au quotidien. Débarrassés des contraintes de temps, et à des années-lumière de l’agitation terrestre, ils pourront produire une oeuvre dans un mouvement créatif continu. Ils partent avec les moyens d’assurer leur autonomie, et de renouveler les effectifs par procréation artificielle. A la mort de chaque comédien, un autre reprendra son rôle. Touché par la pureté de la démarche, le journaliste va faire le choix de rester, et le regrettera jusqu’à la fin des temps. Corps Diplomatique met en scène la lente dégradation d’une utopie communautaire insouciante et postmoderne, et célèbre nos efforts parfois dérisoires de construction d’un discours artistique cohérent dans une société en déconfiture.

On ne m’a pas confié la responsabilité d’un programme spatial, mais ce projet est ce que j’aurais voulu envoyer dans l’espace, plutôt que de laisser la NASA mettre n’importe quoi dans ses fusées. On a encore juste assez d’énergie pour envoyer quelque chose dans le cosmos avec une propulsion classique, alors cette fois-ci au lieu d’envoyer des pilotes d’essai, des ingénieurs ou des milliardaires, envoyons des artistes. Et laissons-les pourrir, pour voir ce que ça donne. Ils seront notre corps diplomatique. Ceux qui nous représentent, dans l’espace et dans le temps. Mais contrairement à la capsule temporelle qui est un instantané d’une civilisation, le groupe va pouvoir faire évoluer cette civilisation, de génération en génération, et tant mieux, car elle en a besoin. Et surtout, on l’espère, ils vont pouvoir se consacrer exclusivement, dans un temps non fragmenté, dans une pure continuité, à la production d’une œuvre. La pièce a donc une vocation double : présenter l’épopée, mais aussi la production qu’elle engendre.

Dans Corps diplomatique, celles et ceux qui naîtront dans la station auront pour unique horizon la prolongation du travail de création entamé par leurs prédecesseurs. Les rencontres avec d’hypothétiques spectateurs fourniront des occasions suffisantes pour se confronter à un public dans des étapes de travail bien espacées. En supposant qu’ils passent la moitié du temps à l’écrire et l’autre à le répéter, avant d’arriver sur la plus proche exoplanète, ils auront répété le spectacle un million de fois.  À cet égard, ce sera le spectacle le mieux préparé de l’histoire de l’univers.

CITATIONS PRESSE

Des hypothèses tordues traitées sur le mode de la conversation ordinaire, une façon d’ironiser sur les conditions de production et la sociologie de l’art, un talent pour réconcilier réflexions phénoménologiques pointues et humour de fin de soirée… (…) Dans sa note d’intention, l’artiste est lucide : il est peu probable que la Nasa lui confie un jour la responsabilité d’un programme spatial. Dommage pour les aliens, qui auraient vraiment eu de quoi se marrer. (Libération – avril 2015)

Une odyssée galactique décoiffantes, des acteurs hors pair, de grandes problématiques philosophiques sur la transmission du patrimoine de l’humanité et la préservation de l’espèce. Corps diplomatique s’imposera sûrement comme un chef d’oeuvre de la science-fiction (Trois couleurs- 15/04/15)

Corps Diplomatique is a brilliant satire about life, art, and procrastinating on an infinite deadline (S. Bourke, Sunday Business Post – 04/10/15)

ENTRETIEN AVEC MARION SIEFERT

Vous décrivez le spectacle comme une « expérience de pensée ». Qu’est-ce que cela signifie ?

En tant qu’outil philosophique, l’expérience de pensée permet de formuler et résoudre un problème en le débarrassant de toutes ses contraintes héritées du réel. L’expérience que je mène dans Corps diplomatique me permet d’étudier une question qui m’obsède depuis que je fais du théâtre : si on supprime la valeur temps dans l’art, que se passe-t-il ?  Plusieurs fois à la veille d’une première, j’aurais volontiers acheté 48h supplémentaires sur un hypothétique marché noir du temps. Que se passerait-il si le temps de création était une ressource infinie ?

Il y a donc un premier projet, qui est de créer une situation de théâtre qui rend possible cet impossible. C’est cela que je qualifie d’expérience de pensée. Et il y a, niché dedans, un second projet, celui des personnages, auquel j’ai besoin que le public adhère pour qu’il « achète » la situation. Et ce projet-là est absurde. Les personnages vont droit dans le mur et ça n’en rend pas l’expérience moins intéressante, à mon sens.

 Avec Germinal, vous montrez la construction d’un langage, en partant d’une origine, pour arriver jusqu’au théâtre ; Corps diplomatique part du théâtre pour aller vers la table rase. Qu’est-ce qui s’est passé entre Germinal et Corps diplomatique pour que le projet prenne un virage aussi pessimiste ?

En effet, Corps diplomatique prend le contrepied de Germinal tout en étant un peu sa suite logique. Dans Corps diplomatique, il y a destruction et non construction d’une communauté ; dégradation et non construction du langage ; perte de l’humanité et non pas construction d’une humanité.

Cette communauté se désagrège parce que son espoir de refondation de l’art repose sur des prémisses absurdes. Quand un des personnages dit « on ne part pas avec l’Encyclopédia Universalis, là,  juste avec nos cerveaux, et ces cerveaux ils vont évoluer », il formule un espoir naïf qu’un « reboot » post-humaniste est possible. Cette candeur-là est impardonnable mais j’aime l’idée qu’on y croie, le temps de mettre en scène un cauchemar. Après un cauchemar, c’est parfois paradoxalement  confortable, je voulais garder cette ambigüité.

Dans ce geste de la table rase qui préside au projet des personnages de Corps diplomatique, je lis une volonté assez effrayante : celle d’éradiquer le passé et de nier tout mouvement historique.

J’aurais voulu ne pas devoir aborder frontalement ces questions politiques, mais le contexte m’y a un peu forcé. Notamment, le mouvement de sécularisation que je pensais être irréversible tend à se gripper. On n’a pas échappé à une forme de régression dans l’art. On pensait être dans le « post », et on a le sentiment qu’il faut tout recommencer. Si le monde était un jeu vidéo en ligne, j’aurais l’impression que quelqu’un a piraté le personnage « art » et l’a fait redescendre au niveau zéro. Or une grande partie de ma pratique artistique repose sur une perception collective plus bienveillante de l’art. Ca devrait relever de l’acquis historique (la liberté d’expression inconditionnelle, l’idée que nos territoires d’action doivent être en expansion permanente, une forme d’intertextualité qui relève quasi du patrimonial, et sur laquelle l’artiste peut s’appuyer si il le souhaite…) Et tout cela est en train de vaciller : les attaques simplistes contre la prétendu hermétisme de l’art contemporain se banalisent. L’art n’échappe pas à la sale ambiance générale, ce serait trop beau. Après c’est tant mieux, c’est une forme d’adversité, ça pimente l’affaire. Les personnages de Corps Diplomatique tentent de trouver une solution à ce problème mais ils ratent leur coup. Ils finissent par faire exister des formes de sociabilité lamentables . Ils retournent à des organisations tribales et ce repli religieux découle quelque part d’une abdication de la pensée.

Corps diplomatique présente des individus à la fois inoffensifs et nocifs, porteurs d’une utopie qui bascule dans une dystopie. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette alliance des antagonismes ?

C’est précisément le point de vue que je porte sur les utopies des communautés dans lesquelles je me suis formé en tant que sujet. J’ai souvent aimé faire du mauvais esprit, probablement pour nous maintenir en éveil, pour éviter qu’on s’enfonce dans nos certitudes et nos idéaux. Je crois que toute communauté a besoin qu’on lui rappelle à quel point on est – aussi – un peu ridicules. Pour croire en l’idéal, quel qu’il soit, j’ai besoin en permanence de faire exister sa critique. Ce groupe d’idéalistes isolés du monde, j’avais envie qu’ils soient à la fois charmants et horripilants. Mettre en scène leur échec, ça n’enlève rien à l’admiration que je voue à celles et ceux qui essayent.

Avec Corps Diplomatique, vous assumez radicalement la fiction. Que vient et peut apporter la fiction au théâtre ? Pourquoi en aviez-vous besoin ? J’ai l’impression que la fiction permet d’aborder les problèmes de manière plus précise et plus complexe…

C’est exactement cela : je me méfie des codes très critiques d’un théâtre ultra distancié : quand le  spectateur regarde alors des acteurs qui jouent à jouer, on établit des conditions de réception bien particulières qui n’étaient pas optimales pour ce projet. On avait besoin que l’attention et les sens se relâchent, que les gens se laissent embarquer par le pouvoir de la fiction.

J’ai initialement pensé à une conférence solo, avec des décrochages incarnés, dans une tradition performative qui permet ces glissements et que j’ai déjà pas mal explorée dans le passé. Mais monter ce projet comme une fiction assumée, littérale, ouvertement théâtrale, c’était joyeux et excitant.

Le terme est galvaudé mais je suis un artiste conceptuel qui utilise les outils du théâtre. Je regarde la scène comme un espace de projection mentale : qu’est-ce qu’on va faire de « ça » ? Mais « ça » va du programme de salle aux critiques, en passant au type de relation que l’on noue avec la costumière, la dimension de formation continue où on continue à apprendre des effets de machinerie en discutant avec les techniciens sur place, la façon dont on pense l’entrée du public, les niveaux de lumière dans la salle. Je suis intéressé par absolument toutes les dimensions du théâtre : l’avant, l’après, le pendant. Si le théâtre m’intéresse autant, c’est parce qu’il génère un trafic humain qui trouve toute sa force dans l’écriture de plateau

Corps diplomatique est une pièce sur le langage. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce registre de langue très particulier, à la fois réaliste et excessivement articulé, que vous convoquez dans ce spectacle ?

Quand Brétécher fait parler ses personnages elle leur prête une langue qu’on finit par croire documentaire. Et pourtant, elle est assez fantaisiste… Je suppose qu’on a la langue qu’on mérite, la mienne fait le yoyo entre le châtié et le cru, et les acteurs s’en emparent comme ils peuvent. Je fais de mon mieux pour faire coexister l’envie de précision et la nécessité de relâchement. La pièce nous promène dans plusieurs époques. Pour étudier l’évolution des mœurs des personnages, le langage est une variable intéressante.

C’est un projet risqué que de vouloir convoquer au théâtre tout un imaginaire de science-fiction, propre au cinéma. Je pensais à la série Alien, notamment à cette ambiance familière, quotidienne dans l’espace … Lesquels vous ont inspiré ?

On est effectivement  plus proche d’Alien ou de Moon, que de la SF héroïque.  La science-fiction qui m’intéresse rend possible la suggestion d’une autre organisation sociale, en tout cas libère notre capacité de lecteur ou de spectateur à accepter ça comme un étant donné dans la fiction qui se développe. Par exemple si l’auteur décrète qu’on est dans un matriarcat hédoniste où la norme de déplacement est la bourrée auvergnate, ça change un peu tout non ? Je dis pas que c’est brillant mais ça permet d’imaginer un autre monde. Quand la situation au plateau prend racine dans un futur, ça crée un véritable espace de liberté. Les personnages de la pièce n’en profitent pas vraiment, et c’est bien pour ça que c’est une comédie dramatique, et qu’elle reflète à mon sens notre situation présente.

Propos recueillis par Marion Siéfert